Le réveil sonne - Page 6
Je m'appuyai contre une voiture sur le trottoir opposé et j'attendis, suffisamment longtemps pour me languir et me morfondre d'attendre. Les pieds et les mains subissaient la torture du froid à ne pas bouger, le nez et les oreilles en faisaient tout autant. Pour m'occuper, je jouais à cracher mon haleine à l'instar d'un dragon, les yeux louchant sur la buée qui se formait dans l'atmosphère glacée ; dommage qu'aucun moustique ne voletait dans le coin, j'aurais pu essayer de l'asphyxier. En face, la porte bailla, un homme s'en enfuit. Le temps que je reprenne la situation en main, il s'était déjà éloigné hors de mon atteinte, je l'appelai, il se retourna interpellé mais accéléra sa marche. Une occasion de ratée et grand temps de m'en aller, cette aventure me fatiguait. J'accostai le portail une dernière fois.
— S'il vous plait… il y a quelqu'un ? Je voudrais juste discuter… Je ne suis pas dangereux.
Aucun mouvement n'était perceptible.
— En fait, je crois que j'ai un grave problème et… j'aurai besoin d'aide.
Je regardais mes chaussures, je me parlais surtout à moi-même, peut-être pour m'avouer mon état. Une tête apparut par l'entrebâillement, je n'en croyais pas mes yeux, je me précipitai sur lui.
— Bonsoir ! Voilà je ne veux rien de…
— Oui entrez ! Dit-il me coupant dans mes explications.
L'invitation si spontanée me paralysa sur place. Avais-je prononcé un mot magique ?
— Je vous en prie. Insista-t-il aimablement.
Il ne pouvait s'empêcher de sourire à mon expression déconcertée. Je franchis le seuil. Une ambiance invisible, presque palpable, me transcenda, je me crus transporté en un monde loin de tout ce que je connaissais. Une vague de bien-être m'immergea par les pieds et me lécha tout le corps, je me sentis en apesanteur. La statue que j'avais aperçue un peu plus tôt, trônait magistralement en guise d'accueil. C'était un éléphant dodu aux multiples mains, richement décoré de couleurs diverses. Des colliers de grosses fleurs oranges, jaunes, et blanches, l'ornaient à son cou. Plusieurs bâtons d'encens brûlaient à ses pieds évaporant des filets de fumées odorantes. Un sentiment de respect immense m'étreignit, j'eus envie de me prosterner naturellement.
Un homme m'effraya lorsqu'il se redressa à ma proximité, je ne l'avais pas discerné dans le noir, c'est alors que je découvris une vie fourmillante. Quelques personnes arrivaient, enlevaient leurs chaussures, s'inclinaient devant le dieu éléphant et repartaient aussitôt. Certains déposaient des offrandes ou des messages en papier, d'autres allumaient des tiges d'encens.
À la lisière du jardin, des salles bruyantes étaient éclairées, dans l'une je percevais des femmes attablées, et dans une autre juxtaposée, des hommes qui prenaient leur repas également. Des odeurs multicolores des fourneaux de la cuisine m'atteignirent, peut-être du fait que je m'intéressais à elles car je ne les avais pas encore remarquées. Un tintement de clochette attira mon attention derrière moi. Je me déplaçai un peu, pour découvrir dans un renfoncement une sorte de petite chapelle aux tons pastel roses et bleus, des rainures d'or sur le toit. Mon hôte, resté à ma disposition en retrait, releva mon indiscrétion et m'encouragea à m'approcher. Il avait un visage serein dans la quarantaine, et un costume blanc comme la plupart, mais certains étaient torse nu avec l'autre moitié du corps garnie d'une étoffe blanche ou orange, les femmes portaient des saris étincelants de gaietés variées. J'avais pénétré une communauté hindoue authentique. Je me demandai si j'étais à ma place parmi ces gens, l'envie de rebrousser chemin m'étrangla.
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