Sur ses traces - Page 3
Mon adversaire me toise, frappe du sabot, il est prêt à charger, je l’attends avec impatience. J’aime cette danse, duo de force et d’agilité, de brutalité et de grâce, mariage d'antagonismes.
La cape est tendue en invitation, il la prend, son odeur me frôle dangereusement, il est trop impétueux. Les premières passes sont difficiles, sa corne gauche est dominante, il me faut corriger sa position.
Ses assauts sont de plus en plus ciblés, il cherche à m'atteindre à travers la cape, je l'esquive avec maladresse, ne parviens pas à prendre le dessus. Les murmures des spectateurs deviennent plus bruyants, certains ne vont pas tarder à se lever et d'autres me huer. Mais encore quelques instants, et ils reconnaitront ce style inimitable de mon père. Je l'ai appris des jours et des nuits durant, dans les enclos, dans mon sommeil, dans mes rêves, à l'insu de tous, depuis que je me suis enfuie de la maison encore enfant. Maintenant ils sauront que je suis sa fille, la digne héritière du grand matador, sa signature je l'ai dans mon sang et cette arène en sera la confidente. Même toi, papa, tu ne m'as pas reconnue tout à l'heure lors de la parade, mais regarde-moi toréer, et tu te verras en moi. Même si tu as oublié mes traits, tu sauras alors qui je suis et tu seras fier de moi. Je pourrai porter de plein droit ton nom, auquel j'avais renoncé de filiation pour le conquérir pour ce qu'il est.
L’animal est toujours aussi fougueux, mais je me lance, le provoque, brandis ma cape, l'interpelle, expose mon corps, la foule suspend son souffle, le choc est bestial. Le taureau me propulse en l'air, une corne en plein cœur. Je retombe à terre. Les péones investissent l'arène pour détourner l'attention de la bête qui s'acharne à me perforer le corps, les deux autres matadors se précipitent aussi, dont le grand Idalgo en personne. Je souris, mon papa vient me sauver. Les cornes ensanglantées me délaissent sollicitées par sa silhouette agile. Il les accapare de sa cape gracieuse tandis que, gisante sur le sol je m'éteins si près de lui. Pourtant son dernier regard est encore pour le taureau. Ce combat-là, je l'ai perdu.
FIN
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